Notre 16ème édition de festival s’est déroulée tout au long de trois week-ends et quelques jours en semaine, du 17 avril au 3 mai. J’ai éprouvé, ainsi que mon équipe, un très grand bonheur à retrouver la magnifique et attachante Abbaye de La Celle, qui nous accueille maintenant depuis trois ans. Et, tout au long de cette édition, en écoutant les témoignages du public et en croisant des visages souriants – et pour certains devenus familiers – j’ai senti une fois encore combien faire durer cela avait un sens.

Je suis infiniment heureuse que notre festival ait déjà 16 éditions à son actif et que, cette année encore, il ait démontré sa vitalité, la qualité de ses artistes, la richesse de sa ligne artistique et sa capacité à se renouveler, à s’ouvrir à diverses esthétiques et à accueillir un public chaleureux et réceptif. Pour tout cela, je remercie et éprouve de la gratitude. Gratitude envers celles et ceux qui rendent possible un tel évènement, parce qu’ils le finance et nous aident : les collectivités publiques, nos mécènes, nos divers partenaires. Gratitude envers toutes les personnes qui nous ont accueillis au sein de l’Abbaye ; envers les artistes qui ont défendu avec passion les œuvres programmées et parfois jouées pour la toute première fois. Gratitude envers notre public, si enthousiaste et sympathique et enfin, gratitude envers mon équipe, qui a porté joyeusement cet événement avant, pendant…et qui continue de le porter, après !
C’est justement cet « après » qui m’occupe maintenant. Une fois les dernières photos prises, le reste des provisions distribué, la belle scène démontée, les nombreuses caisses ordonnées et rangées, les flyers et plaquettes rescapés déposés dans la poubelle de recyclage – promis, l’année prochaine on distribuera davantage, ou on imprimera moins – ; une fois le tour de l’Abbaye terminé, pour ne pas laisser d’autres traces de notre passage que l’écho des œuvres jouées, incrusté dans les pierres, une fois le ménage effectué de notre QG de festival, qui a été si vivant… et puis, après le dernier repas en commun, les ultimes au revoir qui ressemblent à ceux des fins de stages…

C’est vrai que cet après devient plus fastidieux, dès lors que les émotions artistiques passent au second plan. Mais, pour autant, il est encore question d’humain puisque, derrière les factures qui s’accumulent et les salaires à payer, il y a toutes les personnes qui ont procuré ces émotions ; celles qui se sont produites sur scène, mais aussi celles qui ont œuvré pour que tout soit prêt à temps : graphiste, prestataires en communication, loueurs de matériel et d’instruments, régie, accordeur, photographe, hôtels, etc. Et dans cet après, l’ensemble de ces personnes attendent d’être payées et, disent-elles souvent, le plus rapidement possible. Ce qui, quand on y réfléchit, n’est pas une demande incongrue car, si tout travail mérite salaire, on sait bien à quoi ce dernier servira : se loger, se nourrir, payer ses factures mensuelles…ce qui ne peut pas vraiment attendre.

De fait, ce qui est fastidieux n’est donc pas d’honorer des demandes légitimes, même si cela demande du temps et de l’organisation. Ce qui est fastidieux, c’est de ne pas pouvoir le faire et, au lieu de cela, de devoir répondre que ce n’est pas possible, faute d’avoir sur notre compte les subventions attendues ou, au moins, les acomptes de ces subventions. En réalité, fastidieux n’est même pas le mot juste, car ce qui est en jeu ici n’est pas une question d’humeur, ou de bonne volonté. Ce n’est pas non plus le fait d’avoir plus ou moins envie de se coltiner les contingences administratives, qui s’opposeraient aux joies artistiques, car il serait puéril de ne les voir que sous cet angle, alors qu’elles sont les corollaires indispensables à ces moments. Fastidieux n’est donc pas le bon mot. Mais alors quel est-il ?
Pénible ?
Usant ?
Stressant ?
Injuste ?
Incohérent ?
Honteux ?
Aberrant ?
Paradoxal ?
Anxiogène ?
Pénalisant ?
Préjudiciable ?
Intenable ?
Je n’arrive pas à trouver un seul mot capable de résumer l’ensemble de ces adjectifs, mais ce que je sens, c’est que leurs conséquences sont encore plus nombreuses, qu’elles m’affectent en profondeur et que je sais qu’elles affectent aussi bon nombre de mes collègues qui, vaillamment, continuent pourtant d’y croire. Avec cependant une petite différence, qui pèse quand même lourd dans la balance du stress : programmer un festival au printemps majore la prise de risque. En même temps, il nous a souvent été dit que l’été était trop chargé et, qu’à ce titre, il était très intéressant d’occuper une période plus disponible, durant laquelle bien des personnes souhaitaient bénéficier d’une offre culturelle, y compris en milieu rural. Il nous a aussi été dit qu’une attention particulière serait portée aux dossiers de festivals programmés en dehors de l’été. Une attention ???
Programmer un festival implique un travail sur un temps long, qui prend sa source bien en amont de l’évènement et qui nécessite d’engager des financements. Je remercie tout particulièrement la Fondation Orange qui, très concrètement, a viré sur notre compte bancaire le montant de son mécénat, avant que le coup d’envoi ne soit donné. Sans cela, je ne sais simplement pas comment nous aurions pu tenir nos engagements puisque, sans aucun acompte des collectivités publiques et sans aucune notification pour que nous puissions obtenir un prêt bancaire, il aurait fallu un miracle, auquel je commence à ne plus croire. Et pourtant…cela fait 20 ans que je continue d’espérer ! Espérer que le sujet financier ne soit pas celui qui me réveille la nuit car, même quand tout va bien, rien n’est ni facile, ni fluide, ni acquis, ni jamais à la hauteur des enjeux que nous défendons.

Je ne veux pas passer pour une personne frustrée, grincheuse ou ingrate, que je crois ne pas être et que j’ai l’espoir – encore un – de ne pas devenir. Et je suis bien évidemment profondément reconnaissante des aides dont notre association bénéficie et notamment de celle, majeure et fléchée sur notre festival, accordée par le Conseil Départemental du Var. Mais je m’interroge sur l’utilité de cette longue chaîne d’interlocuteurs et d’interlocutrices qui, en fin de compte, renvoient toutes et tous à un seul responsable : l’État. Je me demande aussi ce qui pourrait être préparé en amont et ne l’est peut-être pas et je doute de la réalité de cette « attention » portée aux festivals hors été. A moins que …avril ne te découvre pas d’un fil….ça ne soit la raison ?

Des solutions existent sans doute – ou sont à inventer – pour alléger la lourdeur administrative à laquelle nos associations sont confrontées, année après année et qui dépasse l’entendement. Car ce que je constate aussi, c’est qu’au même titre que la maltraitance, elle dépasse peu à peu bien des facultés de nombre d’entre nous, au niveau psychologique et cognitif…jusqu’où et jusqu’à quand ?
En bref : la descente après festival est plutôt vertigineuse, mais l’écriture ayant pour moi des vertus thérapeutiques, j’ai décidé cette année de l’écrire ! Cela n’enlève rien à la joie éprouvée ces dernières semaines, cela n’altère pas non plus ma détermination à poursuivre ce travail, mais ouvrir la porte des coulisses me semble cette fois nécessaire.

Alors, chers artistes et prestataires, oui, vous serez toutes et tous payés, mais je vous en prie, ne me demandez plus quand ! Je suis infiniment désolée de cette situation, mais ne m’envoyez plus de 1ère relance, ni même de 2ème et encore moins de mise en demeure. Nous devons déjà gérer diverses demandes d’échelonnement, histoire de ne pas payer d’injustes majorations, que nous ne pouvons envoyer aux collectivités qui en sont pourtant responsables. Dès que notre compte se remplira, je vous le promets, nous nous empresserons de le vider à nouveau, c’est ce que nous faisons chaque année.
Je vous remercie de votre compréhension et, disette ou pas, je vous souhaite tout le meilleur pour les mois à venir. Sur ce je file car, ce n’est pas tout, il faut que je commence à remplir de prochains dossiers pour les subventions 2027, sans oublier de demander les soldes 2025 …

Claire Bodin
Directrice du Centre Présence Compositrices et directrice artistique du festival

Auteur
Claire Bodin