Ce dimanche matin, en découvrant dans Le Monde l’article de Pierre Gervasoni intitulé « Les compositrices toujours en mal de visibilité depuis l’ère baroque jusqu’à nos jours », ma curiosité s’est vite transformée en stupéfaction.

Il n’est jamais inutile de lire un article sur les compositrices dans un grand quotidien national et je me réjouis de l’annonce de la programmation à venir.

Cela étant, y lire des généralités sur les sœurs Boulanger, ou sur le fait qu’une compositrice ait été souvent vue au prisme des liens « sœur de », « fille de » ou « femme de » fait partie, je crois, des lieux communs.

En revanche, y voir mentionnée l’action pionnière de Lydia Jardon et de son festival Musiciennes à Ouessant est plus rare et réjouissant — je me suis moi-même émue publiquement à plusieurs reprises qu’elle ne le soit pas, y compris dans des articles ou des ouvrages faisant, a priori, référence sur le sujet.

Mais ne trouver aucune mention du travail mené depuis 20 ans par l’association que j’ai créée et qui porte le nom de Centre Présence Compositrices me sidère ! Et pour une fois, je ne veux plus me taire. J’en ai tout simplement ras le bol du parisianisme, qui ne voit pas plus loin que les frontières de la région parisienne – exception faite, pour une fois, de la mention du festival de Lydia Jardon.

Ce que je ressens n’est pas de la frustration, c’est de la colère.

Colère de voir mon action, ainsi que celle de mon équipe, totalement invisibilisée, à l’instar de ce qui est dénoncé sur les compositrices d’ailleurs. Colère de constater que sont invisibilisés tous les projets que nous menons, depuis des années, sur l’ensemble du territoire. Des projets qui impliquent des milliers de personnes et de très nombreuses structures – festivals, conservatoires, opéras, orchestres, médiathèques, établissements scolaires, etc. –, au sein desquelles nous intervenons et qui, dans cet article, qui reprend des chiffres et des faits qui n’ont plus lieu d’être, se trouvent également invisibilisées.

Il fut un temps où, sur le territoire français, les actions en faveur des compositrices se résumaient toutes à se demander « où elles étaient », avec la réponse qu’elles n’étaient nulle part. Au titre de l’action que nous menions, j’ai alors été invitée à de très nombreuses tables rondes et colloques, qui avaient généralement pour objet principal de pointer les « freins » d’un côté et les « leviers » de l’autre.

Depuis, nous n’avons eu de cesse de proposer des solutions avec le Centre Présence Compositrices, à l’écoute des besoins recensés, et au nom de l’expertise de terrain que nous avions acquise depuis 2006. Nous avons répondu en créant des outils, qui sont utilisés par un très grand nombre d’acteurs et d’actrices du secteur de la musique classique. Notre plateforme « Demandez à Clara », unique au monde et outil principal mis à disposition depuis le 21 juin 2020, compte aujourd’hui des milliers d’utilisateurs et d’utilisatrices à travers le monde et chaque jour, nous avons plusieurs demandes de nouvelles créations de compte. Pour information, la plateforme compte actuellement et en l’attente de sa prochaine actualisation en décembre :

26 634 fiches œuvres ; 2 232 fiches compositrices ; 10 siècles de musique ; 74 nationalités ; 75 langues ; 935 compositrices du matrimoine ; 1 288 compositrices d’aujourd’hui ; 417 partitions directement téléchargeables ; 1 barre de recherche ; + de 800 filtres et et sous filtres de recherche ; 1 formulaire de contact associé à chaque fiche.

Quotidiennement, nous sommes aussi sollicités par des artistes, des directions de structures de toutes sortes, des compositrices, des éditeurs, des ayants droit, des chercheurs et chercheuses etc., qui utilisent nos outils et nous demandent de les aider quand ils ne trouvent pas la réponse à leur question. Je pourrais livrer un document de milliers de pages de ces demandes – qui nous arrivent de France et de divers pays étrangers –, et auxquelles nous tentons de répondre, en dépit de la modestie de nos moyens – qui est scandaleuse, soit dit en passant.

L’article du Monde invisibilise tout cela. Il ne tient pas compte des nombreuses conférences que je donne, de notre exposition qui circule dans la France entière, de nos outils pédagogiques tels que la mise à disposition de fiches enregistrées par des élèves de conservatoire.

Il ne tient pas non plus compte de notre festival qui, pendant dix ans, a été le premier et le seul en France à focaliser l’ensemble de sa ligne artistique sur le sujet et qui continue d’exister, programmé chaque mois d’avril à l’Abbaye de La Celle et qui est très soutenu par le Conseil Département du Var, qui mène là une politique exemplaire en matière de soutien à la création musicale des femmes. Tout au long des seize éditions déjà programmées, ce sont des centaines de compositrices et d’œuvres qui sont sorties de l’ombre et des dizaines d’artistes, femmes et hommes, qui ont été sensibilisés au sujet. À toutes fins utiles, je précise qu’il existe un TGV qui fait Paris-Toulon… divers autres moyens de transports sur place – pas seulement des charrettes –, et des possibilités de loger des journalistes de toutes régions tout à fait confortablement – et pas seulement dans des bories ou des cabanons de bergers.

L’article ne tient pas non plus compte de la première édition du concours international que nous avons créé et qui se déroulera du 29 octobre au 1er novembre à l’Opéra Grand Avignon, partenaire de cet événement unique au monde. Douze ensembles français et étrangers ont d’ores et déjà été sélectionnés et nous promettent de belles découvertes à venir.

Pas de prise en compte non plus de notre partenariat avec les éditions Symétrie et de la publication de deux volumes d’anthologie d’airs d’opéra qui feront l’objet d’une master class à Romainville du 19 au 22 octobre – pourtant, dans ce cas, il existe bien une ligne de métro…

Invisibilisé aussi notre label discographique qui compte déjà 6 parutions qui, toutes, ont été remarquées et dont certaines permettent la découverte d’un répertoire totalement inédit au disque.

Le Centre Présence Compositrices n’a pas d’existence physique et je le déplore. Mais, pour constater que son action se déploie à 360° – et que l’expression n’est pas une simple formule toute faite et dénuée de fondement – , il suffit d’aller consulter notre site internet, nos réseaux sociaux, de s’abonner à nos flash actus et d’interroger celles et ceux qui utilisent nos outils et bénéficient de nos actions. Il suffit en réalité de mener un travail d’investigation finalement pas si compliqué quand on s’intéresse véritablement au sujet.

Je ne peux plus accepter que notre travail soit ainsi laissé dans l’ombre par un quotidien national. Au-delà du fait que ce n’est pas sérieux, c’est aussi injuste pour nous, ainsi que pour l’ensemble de nos partenaires, y compris nos mécènes. Et c’est également une contrevérité que de laisser penser qu’il y a aussi peu d’actions en faveur des compositrices. Même si beaucoup reste à faire, ce à quoi nous nous employons.

Ma colère va retomber, il y a tant de choses plus graves dans le monde. Mais invisibiliser les actions des femmes fait partie des violences qui leur sont faites.

Je suis pleinement à disposition d’un ou d’une journaliste qui souhaiterait publier un article de fond sur notre travail.

Auteur
Claire Bodin
Contactez nous English version Version Français